Accord parfait.

Alors... voyons où nous en sommes.
Avant de débuter, je serre un peu plus fort le robinet d'eau chaude qui, en se refroidissant, finit toujours par goutter un peu. C'est mécanique. Je referme la porte du cabinet de toilette, m'assieds sur le coussin, enclenche la touche d'enregistrement puis commence à jouer. C'est toujours aussi délicat. Je reconnais qu'il faut une certaine habitude. De toute évidence, ce n'est pas demain la vieille que Carla Von Buren me fera l'honneur d'étrenner ma harpe en concert! D'autant que c'est physique, comme doigté. L'amplitude est moindre mais le toucher est sensiblement plus nerveux que sur une harpe classique.
Je ne voudrais pas me bercer d'illusions... (comme on dit : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se méfie" ) mais je sens que je ne suis pas loin de toucher au but. Il manque peut-être encore un petit poil de réglage mais je pense que je tiens le bon bout.
Eh! Il va falloir que je lui trouve un nom, à cet instrument! Harproue? Rouharpe? Ronde-harpe? Jante-harpe? Oui, ma préférence personnelle irait plutôt vers jante-harpe. Nous verrons cela en temps et heure. A moins que je ne lui donne mon nom...
Il y a des précédents : saxophone, sans aller chercher bien loin.
Oui, finalement, Terralophone, ce n'est pas si mal!

Aïe! Je me suis cassé l'ongle du majeur.
J'appuie sur la touche Pause. Je rembobine. J'écoute.
Eh-Eh! Il commence à sonner plus qu'honorablement, mon Terralophone!
C'est quand même formidable! J'ai bien fait de m'accrocher. Vraiment. Les doutes, l'abattement... plus rien ne compte aujourd'hui. Assurément, cela valait la peine.
Je rembobine et repasse le morceau. L'idée d'effectuer mes essais assis au fond de la baignoire, je ne me souviens plus comment elle m'est venue, mais je dois reconnaître qu'elle est géniale. Cela met en valeur l'extrême pureté de l'instrument ainsi que le côté... le côté métallique qui est quand même la notable particularité de son registre. Il m'aura fallu du temps mais je suis enfin parvenu à l'accorder, mon joujou. Encore heureux que j'ai eu cette autre excellente idée de jouer dans le noir. L'obscurité et l'acoustique si particulière de la salle de bains m'ont en quelque sorte affûté les oreilles. Lorsque je suis au fond de ma baignoire depuis un bon moment, il finit par se créer un lien presque tangible entre l'oreille et le bout des doigts. C'est magique. Pour peu bien sûr que le robinet ne se mette pas à perdre.

Bien. Il faudra quand même que je revoies l'assise: il y a encore des vibrations parasites qui se communiquent à la fourche. Il faut reprendre le scellement de l'ensemble dans le socle de buis.
Il n'empêche qu'il y a un cap de passé là, mon petit Philippe, et un cap important même. Le reste, c'est du détail: des finitions, de la bricole. Ensuite, quand tout sera réglé au quart de poil, il restera encore tout l'aspect commercial de l'affaire. Mais pour cela, pas de problème. Les démarches, le relationnel, je sais faire. Et puis d'ailleurs, c'est du tout cuit: tout le monde me connaît dans ce milieu. No souci, dear Philipp ! Autant la mise au point, le côté purement technique, c'était un peu moins ma partie autant à partir de maintenant, tout va glisser velours.
Cette fois, j'y suis. Enfin j'y suis! C'est la seule chose qui compte. La première vraie récompense, c'est cet enregistrement. C'est du concret, cette fois-ci, du matériel; non plus simplement des espoirs, des calculs, des plans sur la comète.
Ah! Comme c'est bon!
Maintenant, il me restera à...
Allons bon! Attend, qu'elle heure est-il?
Ce doit être Christine.


 

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